Infrastructure

Et si votre commune perdait Internet pendant 72 heures ?

28 août 2026
Par Sandrine Nachal
Et si votre commune perdait Internet pendant 72 heures ?

État civil, cantine, paie des agents, téléphonie, messagerie, urbanisme, réservations, finances, CCAS, accès aux dossiers : en quelques années, le numérique est devenu le système nerveux des communes. Mais que se passerait-il si, un lundi matin, agents et élus découvraient qu’ils ne peuvent plus accéder à leurs outils ? Plusieurs villes françaises en ont déjà fait l’expérience à la suite de cyberattaques. Angers a vu environ 200 logiciels métiers devenir indisponibles. À Bondy, la quasi-totalité des données stockées sur le réseau informatique a été perdue après une attaque particulièrement destructrice. Derrière la cybersécurité apparaît alors une question beaucoup plus large pour les maires : une commune est-elle encore capable de fonctionner lorsque son environnement numérique s’arrête brutalement ?

Lundi, 8 heures : plus rien ne répond

Imaginons la scène. Les premiers agents arrivent à la mairie. Impossible d’ouvrir la messagerie. Le logiciel métier ne répond plus. Les documents enregistrés sur le serveur sont inaccessibles. Le portail destiné aux habitants ne fonctionne plus. Certains téléphones ne permettent plus de communiquer normalement. Dans les services, une question se répand rapidement : est-ce une panne générale, un problème chez l’opérateur ou une cyberattaque ?

Pour un maire, les premières heures changent immédiatement la nature du problème. Ce qui pouvait sembler relever du service informatique devient une question de continuité du service public. Peut-on enregistrer une démarche d’état civil ? Accéder aux informations nécessaires au fonctionnement d’une école ? Traiter certaines opérations financières ? Retrouver un dossier d’urbanisme ? Communiquer avec les agents ? Répondre aux habitants ?

Ce scénario n’a rien de théorique. La dépendance numérique des collectivités est devenue telle que la disparition des outils informatiques peut affecter simultanément un grand nombre de services. Cybermalveillance.gouv.fr résume très concrètement les conséquences possibles : administration paralysée, services en ligne interrompus, données indisponibles et retour contraint au papier. En 2024, une collectivité interrogée sur dix déclarait avoir subi au moins une cyberattaque au cours des douze mois précédents. Parmi les collectivités touchées, 37 % faisaient état d’une interruption d’activité ou de service et 24 % d’une destruction ou d’un vol de données.

L’ANSSI confirme l’ampleur du phénomène. En 2024, l’agence a traité 218 incidents concernant les collectivités territoriales. Les motivations sont principalement lucratives, mais les collectivités peuvent également être confrontées à des opérations de déstabilisation ou à d’autres formes d’attaques.

Mais les chiffres racontent imparfaitement ce que signifie réellement la disparition du numérique dans une mairie. Pour le comprendre, il faut regarder ce qui s’est passé dans les collectivités qui l’ont vécu.

À Angers, environ 200 logiciels métiers deviennent indisponibles

Dans la nuit du 15 au 16 janvier 2021, les serveurs informatiques de la Ville d’Angers, d’Angers Loire Métropole et du centre communal d’action sociale sont victimes d’une cyberattaque. Les sites Internet deviennent inaccessibles. Surtout, l’ensemble des logiciels métiers utilisés par les collectivités, environ 200 selon la Ville, se retrouve hors service.

Derrière ce chiffre se trouve une réalité que connaissent toutes les directions générales de collectivités : un système d’information municipal n’est plus constitué de quelques ordinateurs et d’une messagerie. Il relie une multitude de métiers et de procédures qui, autrefois, pouvaient être traités séparément.

La remise en fonctionnement ne consiste donc pas à simplement rallumer un serveur. À Angers, la restauration est menée progressivement, avec l’appui de l’ANSSI et d’experts extérieurs. Le site de la Ville, indisponible depuis l’attaque, n’est remis en ligne que le 8 février, et encore avec certaines fonctionnalités désactivées. De nombreuses démarches habituellement accessibles par formulaires restent alors impossibles.

L’exemple est d’autant plus intéressant qu’Angers n’est pas une petite commune disposant de moyens informatiques rudimentaires. Lors de l’attaque, la ville était dirigée par Christophe Béchu, également président d’Angers Loire Métropole. Si une collectivité de cette dimension peut connaître une indisponibilité aussi large de ses outils, la question se pose avec encore davantage d’acuité pour les milliers de communes disposant de moyens humains et techniques beaucoup plus limités.

Le ministère de l’Intérieur a d’ailleurs souligné en 2025 la vulnérabilité particulière des petites communes : ressources humaines et budgétaires limitées, difficultés à sécuriser les infrastructures et parfois sous-estimation des conséquences possibles d’une attaque.

Bondy : quand les données disparaissent réellement

Le cas de Bondy, en Seine-Saint-Denis, va encore plus loin. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 2020, la commune subit une attaque par rançongiciel. Le rapport ultérieur de la chambre régionale des comptes décrit des conséquences considérables.

Selon les éléments communiqués par la commune et repris par la juridiction financière, la quasi-totalité des données stockées sur le réseau informatique disparaît. Les données de l’administration municipale sont chiffrées, les sauvegardes sont touchées et plusieurs applications métiers sont affectées. Les ressources humaines et les crèches connaissent des pertes intégrales de données ; des données financières disparaissent également. Les logiciels métiers de la Ville et du CCAS restent hors d’usage pendant de nombreux mois.

La situation touche même le fonctionnement matériel quotidien : 22 serveurs sont corrompus, quelque 700 postes utilisateurs deviennent suspects et le réseau téléphonique est fortement perturbé pendant plusieurs mois. Des agents doivent participer à la ressaisie d’informations historiques.

Ce dernier élément est particulièrement révélateur. Lorsqu’une collectivité perd son système informatique, elle ne perd pas seulement un outil. Elle peut perdre une partie de sa mémoire.

Quelques années plus tard, le maire Stephen Hervé revenait encore publiquement sur les conséquences de cette attaque, expliquant que la Ville avait particulièrement souffert en 2021 et 2022 de la perte massive de données qu’il avait fallu reconstituer.

Pour un maire, la question devient alors presque vertigineuse : quelles informations essentielles de sa commune existent encore indépendamment du système informatique qui les héberge ?

Une mairie moderne dépend de dizaines de connexions invisibles

Le paradoxe est là. La numérisation a considérablement amélioré le fonctionnement des collectivités. Les habitants prennent rendez-vous en ligne, remplissent des formulaires, suivent leurs demandes ou réservent des équipements. Les agents partagent leurs documents et accèdent à des logiciels spécialisés. Les services échangent avec les administrations de l’État, les organismes sociaux, les fournisseurs et les partenaires de la collectivité.

Cette transformation apporte rapidité et simplicité. Mais elle crée aussi des dépendances que l’on remarque rarement tant que tout fonctionne.

Internet n’est qu’une partie du problème. Une commune peut conserver une connexion tout en ayant perdu son système d’information. À l’inverse, une coupure télécom peut rendre inaccessibles des applications hébergées à distance alors même que les ordinateurs fonctionnent parfaitement. Un prestataire extérieur peut également constituer un point de dépendance.

L’ANSSI a documenté en 2025 un exemple particulièrement éclairant sur ce dernier point : l’attaque d’un prestataire informatique allemand gérant les services de 72 collectivités et environ 20 000 postes de travail a eu des conséquences pour des services concernant 1,7 million d’habitants. Plusieurs mois après l’incident, la restauration complète n’était toujours pas achevée.

Autrement dit, le système numérique d’une commune dépasse aujourd’hui largement les murs de sa mairie.

Frontignan : la crise numérique touche aussi les agents

Une autre dimension est souvent moins visible : l’impact humain.

Frontignan La Peyrade, dans l’Hérault, a été victime d’une cyberattaque en 2022. Lors d’une rencontre organisée à Montpellier en 2024 autour de la cybersécurité des collectivités, la commune a présenté son retour d’expérience. La Métropole de Montpellier souligne que les conséquences d’un tel événement dépassent les seules pertes financières et les interruptions de services : les effets psychologiques sur les agents confrontés à la crise doivent également être pris en compte.

C’est un aspect essentiel pour un maire. Une attaque informatique peut brutalement placer des agents dans une situation professionnelle totalement inhabituelle. Des procédures maîtrisées depuis des années deviennent impossibles. Les habitants continuent pourtant de téléphoner, de venir au guichet et d’attendre des réponses.

Le numérique disparaît, mais les obligations de la mairie, elles, ne disparaissent pas.

Les premières 72 heures

C’est probablement là que se situe la vraie question pour les élus locaux. Plutôt que de demander uniquement : « Sommes-nous suffisamment protégés contre une cyberattaque ? », il faudrait peut-être en ajouter une seconde : « Sommes-nous capables de travailler pendant trois jours sans nos outils habituels ? »

La différence est importante.

La première question relève principalement de la prévention et de la cybersécurité. La seconde relève de la résilience de la commune.

Quels services doivent absolument continuer ? Quels numéros de téléphone faut-il connaître si l’annuaire numérique est inaccessible ? Où se trouve la liste actualisée des contacts d’urgence ? Comment le maire joint-il son directeur général, ses adjoints, les responsables des services techniques ou les établissements communaux si les moyens habituels sont indisponibles ? Existe-t-il une version hors ligne des informations indispensables ? Qui décide de couper certains équipements ? Qui communique avec la préfecture ? Comment informe-t-on la population si le site Internet municipal est inaccessible ?

Ces questions paraissent élémentaires. Elles deviennent pourtant beaucoup moins simples lorsqu’il faut y répondre un lundi matin à 8 h 15.

Le papier, cet outil que l’on croyait dépassé

La résilience numérique pourrait même conduire les communes à redécouvrir quelque chose qu’elles cherchent depuis des années à réduire : le papier.

Il ne s’agit évidemment pas de revenir à l’administration des années 1980 ni d’imprimer systématiquement toutes les bases de données municipales. Mais certains documents critiques peuvent avoir intérêt à exister sous une forme accessible sans connexion au réseau principal.

Un plan de continuité, des coordonnées d’urgence, une liste des responsables, des procédures prioritaires ou certaines informations techniques indispensables peuvent devenir extrêmement précieuses lorsque les écrans restent noirs.

Cybermalveillance.gouv.fr évoque explicitement le « retour au papier contraint et forcé » parmi les conséquences auxquelles une collectivité peut être confrontée après une cyberattaque.

Le véritable enjeu consiste donc à déterminer à l’avance ce qui doit rester accessible lorsque le numérique ne l’est plus.

Toutes les communes ne disposent pas d’une DSI

La difficulté est évidemment très différente entre une métropole et un village de quelques centaines d’habitants.

Une grande collectivité dispose généralement d’une direction des systèmes d’information, d’agents spécialisés, de procédures de sauvegarde et de prestataires identifiés. Dans une petite mairie, le sujet informatique peut être suivi par un agent polyvalent, un secrétaire général de mairie ou un prestataire extérieur intervenant pour plusieurs communes.

Or la France communale est précisément constituée en immense majorité de petites collectivités. L’étude de Cybermalveillance.gouv.fr consacrée aux communes et collectivités de moins de 25 000 habitants rappelle que ce périmètre représente 99 % des communes françaises.

Les écarts de préparation restent importants. En 2024, 44 % des collectivités interrogées s’estimaient faiblement exposées au risque cyber et 18 % ne savaient pas évaluer leur exposition. Plus inquiétant encore : parmi les collectivités ayant subi une attaque, 45 % déclaraient ne pas en connaître la cause.

Fin 2025, Cybermalveillance.gouv.fr indiquait que seules 14 % des collectivités interrogées déclaraient être bien préparées à affronter une cyberattaque, principalement parmi celles comptant plus de 5 000 habitants.

Ce constat transforme la cybersécurité en sujet politique local. Il ne s’agit plus uniquement de demander au prestataire informatique si l’antivirus est à jour. Le maire et la direction générale doivent savoir quelles fonctions sont vitales, quelles dépendances existent et comment la commune continue à servir ses habitants en mode dégradé.

Et si ce n’était même pas une cyberattaque ?

C’est peut-être le point le plus intéressant.

Tout ce raisonnement reste valable si aucun pirate n’intervient.

Une panne importante chez un opérateur, un équipement réseau défaillant, une rupture accidentelle de fibre, un incendie dans un local technique, une erreur humaine ou l’indisponibilité d'un prestataire peuvent produire, au moins temporairement, certains effets comparables : les outils deviennent inaccessibles.

La question des « 72 heures sans Internet » ne doit donc pas être réduite à la peur du hacker. Elle interroge plus profondément la manière dont les communes ont organisé leur transformation numérique.

Avons-nous construit des services publics plus efficaces mais incapables de fonctionner sans connexion permanente ? Existe-t-il des solutions de secours ? Les agents connaissent-ils les procédures dégradées ? Les services prioritaires ont-ils été identifiés ? La téléphonie dépend-elle du même réseau que l’informatique ? Les sauvegardes sont-elles réellement séparées du système principal ? Une commune sait-elle ce qu’elle ferait durant les six premières heures, puis pendant 24, 48 ou 72 heures ?

Les expériences d’Angers, de Bondy ou de Frontignan montrent que l’hypothèse mérite d’être prise au sérieux.

Faire le test un lundi matin

Il existe finalement une expérience extrêmement simple que chaque maire pourrait proposer à ses services : imaginer que lundi prochain, à l’ouverture de la mairie, Internet, la messagerie et les principaux logiciels métiers deviennent inaccessibles.

Pas pendant dix minutes.

Pendant 72 heures.

Que peut encore faire l’accueil ? Comment travaille l’état civil ? Comment fonctionnent les services scolaires ? Comment le CCAS accède-t-il aux informations nécessaires ? Les services techniques peuvent-ils recevoir leurs interventions ? Comment joindre les agents ? Comment informer les habitants ? Comment payer, commander, retrouver un contrat ou répondre à une urgence ?

La réponse sera évidemment différente à Angers, Bondy, Frontignan ou dans une commune rurale de 600 habitants.

Mais l’exercice pourrait révéler quelque chose d’essentiel : les véritables dépendances numériques d’une collectivité sont parfois moins connues que ses bâtiments, ses véhicules ou son réseau routier.

Pendant des décennies, un maire devait savoir où se trouvaient le groupe électrogène, les clés des bâtiments communaux, les plans des réseaux d’eau ou les moyens permettant de faire face à une tempête.

À cette liste s’ajoute désormais un patrimoine beaucoup moins visible : données, connexions, serveurs, logiciels, comptes, sauvegardes et accès numériques.

Une commune moderne peut difficilement fonctionner longtemps sans eux.

La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir comment empêcher Internet de tomber. Elle est de savoir ce qu’il reste de la mairie lorsqu’il tombe.

Source : Sandrine Nachal - Rédaction collectivite(s).info - Observatoire des collectivités de France. Photo: David Pupăză