Après l’électricité, les collectivités découvrent leur dépendance au diesel

« En mars 2023, la Loire-Atlantique est devenue le département le plus touché de France par les pénuries de carburant, avec plus de 55 % des stations-service affectées, notamment autour de Nantes, Saint-Nazaire, Châteaubriant et Ancenis. » « À Saint-Nazaire, certaines stations-service réservaient leurs derniers stocks “aux véhicules de police, de l’hôpital et du personnel prioritaire”, révélant la dépendance directe des services publics locaux au diesel. » Pendant longtemps, la question du carburant a été considérée par les collectivités territoriales comme un simple sujet technique relevant du fonctionnement quotidien des services municipaux. Le diesel alimentait naturellement les bennes à ordures, les véhicules de voirie, les cars scolaires, les engins techniques ou encore les groupes électrogènes des équipements publics. Un poste de dépense parmi d’autres, rarement perçu comme stratégique.
Mais les crises successives observées depuis 2022 ont profondément modifié cette perception. Après les tensions sur l’électricité et le gaz, les collectivités françaises découvrent désormais une autre vulnérabilité majeure : leur dépendance structurelle au carburant fossile.
Car derrière chaque tournée de collecte des déchets, chaque intervention de déneigement, chaque déplacement d’agent technique ou chaque transport scolaire se cache une réalité désormais difficile à ignorer : une grande partie du fonctionnement territorial repose encore sur le diesel.
La crise des raffineries du printemps 2023 a servi de révélateur brutal. En pleine mobilisation sociale contre la réforme des retraites, plusieurs raffineries françaises ont été bloquées, provoquant une désorganisation rapide des approvisionnements. Très vite, les tensions se sont propagées dans l’ensemble du pays, avec une situation particulièrement critique dans l’Ouest.
Selon les données analysées par l’AFP à partir du site gouvernemental des prix des carburants, plus de 15 % des stations-service françaises étaient alors en pénurie d’au moins un carburant. La Loire-Atlantique devenait le département le plus touché de France, avec plus de la moitié des stations affectées.
Autour de Nantes, la situation est rapidement devenue tendue. Les files d’attente se sont multipliées dans l’agglomération, tandis que plusieurs stations limitaient les pleins à 30 litres par véhicule. À Châteaubriant, Ancenis ou encore dans le bassin nazairien, les difficultés d’approvisionnement se sont installées pendant plusieurs jours.
À Saint-Nazaire, certaines stations-service ont même dû réserver leurs stocks aux véhicules prioritaires liés aux services publics et au secteur médical. Cette situation a marqué de nombreux élus locaux, qui ont découvert à quel point une simple rupture logistique pouvait désorganiser des missions essentielles du territoire.
Car pour les collectivités, la question du carburant dépasse largement le simple sujet de mobilité individuelle. Les services publics locaux restent massivement dépendants d’une logistique énergétique continue.
Les premières collectivités concernées sont souvent les intercommunalités chargées de la collecte des déchets. Les bennes roulent presque exclusivement au gazole et parcourent quotidiennement des dizaines voire des centaines de kilomètres. Une hausse brutale des prix du carburant ou une rupture d’approvisionnement peut immédiatement fragiliser l’équilibre financier des marchés publics.
Même constat pour les services de voirie. Dans les communes rurales et les départements de montagne, les véhicules techniques, les saleuses, les tracteurs ou les engins de travaux publics restent très majoritairement thermiques. Les alternatives électriques pour ces usages lourds demeurent encore limitées ou coûteuses.
Les territoires ruraux apparaissent aujourd’hui parmi les plus exposés. Depuis plusieurs années, la disparition progressive des stations-service de proximité accentue la dépendance des petites communes. Dans certaines zones peu denses, les services municipaux doivent parfois parcourir plusieurs dizaines de kilomètres pour faire le plein des véhicules techniques.
Cette vulnérabilité touche particulièrement les territoires éloignés des grands axes logistiques. Lors de la crise de 2023, plusieurs départements de l’Ouest comme la Mayenne, le Maine-et-Loire, le Morbihan ou l’Ille-et-Vilaine dépassaient eux aussi les 40 % de stations en pénurie.
Les collectivités prennent également conscience d’un autre phénomène : leur dépendance indirecte aux grandes infrastructures pétrolières nationales.
Le cas de la raffinerie de Donges, près de Saint-Nazaire, a particulièrement illustré cette réalité. Lorsque les expéditions de carburants ont été interrompues pendant plusieurs jours, c’est tout un équilibre territorial qui s’est retrouvé fragilisé. Donges constitue en effet l’une des principales infrastructures pétrolières de l’Ouest français.
Cette dépendance logistique redonne aujourd’hui une dimension nouvelle à la notion de résilience territoriale.
Certaines collectivités commencent ainsi à revoir leur stratégie énergétique. Plusieurs métropoles accélèrent désormais l’électrification progressive de leurs flottes légères municipales. Des réseaux de bus urbains se tournent vers le bioGNV ou expérimentent des solutions hydrogène. D’autres collectivités développent des infrastructures de recharge internes afin de réduire leur dépendance aux approvisionnements externes.
Mais la transition reste complexe. Les véhicules lourds municipaux disposent encore de peu d’alternatives réellement opérationnelles à grande échelle. Les coûts d’investissement restent élevés et les infrastructures nécessaires demandent des capacités financières importantes.
Dans ce contexte, plusieurs territoires cherchent désormais à construire une forme de souveraineté énergétique locale.
Autour de Saint-Nazaire, justement, les collectivités territoriales ont engagé des projets visant à transformer le territoire Loire Estuaire en véritable hub énergétique décarboné. Saint-Nazaire Agglomération, la Communauté de communes Estuaire et Sillon, Nantes Saint-Nazaire Port ou encore la Région Pays de la Loire participent ainsi au programme ZIBaC soutenu par l’ADEME dans le cadre de France 2030.
L’objectif affiché est clair : accélérer la décarbonation industrielle tout en réduisant la vulnérabilité énergétique du territoire. Car les collectivités comprennent désormais que la question du carburant ne concerne plus seulement les déplacements, mais directement la continuité du service public.
En cas de crise prolongée, ce sont aussi les stations d’épuration, les réseaux d’eau potable, les centres techniques municipaux ou les dispositifs de sécurité civile qui pourraient être affectés. Une grande partie de ces équipements sensibles repose encore sur des groupes électrogènes alimentés au diesel.
Les récentes tensions internationales renforcent d’ailleurs les inquiétudes. En 2026, plusieurs observateurs évoquent désormais le risque de tensions chroniques sur l’approvisionnement plutôt que de simples crises ponctuelles. Certains débats publics évoquent même la nécessité future de prioriser certains usages du carburant.
Cette évolution pousse progressivement les collectivités à intégrer la question énergétique dans leurs plans de continuité d’activité. Mutualisation des flottes, réserves stratégiques, diversification énergétique, développement des mobilités locales ou relocalisation partielle de certaines infrastructures deviennent des sujets de gouvernance territoriale.
La crise des carburants agit ainsi comme un révélateur plus large des fragilités territoriales contemporaines. Pendant des décennies, l’accès au diesel a été considéré comme permanent, automatique et garanti. Aujourd’hui, cette certitude disparaît progressivement.
Et pour les collectivités françaises, une évidence s’impose désormais : derrière chaque litre de carburant se joue une partie de la continuité des services publics locaux, de l’autonomie territoriale et de la résilience des communes face aux crises à venir.